Pouvoir, commerce et marchands dans le Yémen rasūlide (626-858/1229-1454)

Eric Vallet

Eric Vallet
Université Paris 1

Thèse de doctorat d’histoire, sous la direction de Madame Françoise Micheau (professeur d’Histoire de l’Islam à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne), soutenue le 13 décembre 2006 à Paris.

De 626/1229 à 858/1454, le sultanat rasūlide s’affirma dans le sud de la Péninsule Arabique comme un État puissant, caractérisé par l’existence d’une véritable bureaucratie, par la maîtrise de ressources régulières et d’un vaste territoire, allant des limites du Hijāz au nord jusqu’à l’actuel Dhofar (Oman) à l’est. Le règne de cette famille d’origine turcomane, composée de descendants d’un certain Rasūl arrivés au Yémen dans le sillage de la conquête ayyūbide, correspondit à l’une des périodes les plus prospères pour le grand commerce de l’océan Indien et de la mer Rouge, ainsi que pour les échanges régionaux entre les différentes provinces du Yémen, le Hijāz et l’Abyssinie. Dans ce contexte, la présente étude tente de définir la position de l’État sultanien face au commerce et de comprendre les liens tissés entre le pouvoir et les marchands, en s’appuyant sur plusieurs recueils d’archives du sultanat rasūlide récemment découverts et sur une abondante production d’écrits historiographiques ou biographiques en langue arabe, composés au Yémen ou dans l’Empire mamlūk.

La première partie de l’étude (« L’échange au prisme de l’État. Écrit, commerce et pouvoir dans le Yémen rasūlide ») s’efforce de mettre en lumière les particularités d’une production écrite fortement liée à l’État. La « mise en histoire » du sultanat connut deux étapes bien distinctes. Au cours du viiie/xive siècle, l’historiographie rasūlide s’affirma progressivement comme celle d’un État fortement structuré, plus que comme celle d’une famille, selon des formes écrites originales mettant en parallèle la transmission du savoir religieux et celle du pouvoir. Cette tradition narrative s’effaça ensuite au moment où les élites savantes réaffirmèrent leur indépendance face à un pouvoir déliquescent, en endossant l’identité de territoires de plus en plus fragmentés. À côté de cette abondante production historiographique, quatre recueils d’« archives », composés entre la seconde moitié du viie/xiiie siècle (Nūr al-ma‘ārif) et le début du ixe/xve siècle (Mulakhkhas al-fitan) et conservés jusqu’à aujourd’hui, nous permettent de pénétrer au cœur même de l’État. La nature de ces ensembles est fondamentalement composite. Ils mêlent des documents de dates très diverses ; conjuguent des mises en formes parfois saisissantes (listes, cartes ou tableaux) ; assemblent les résultats d’un savoir encyclopédique, qui relève d’une logique de connaissance des territoires, des mots et des choses, encouragée par les souverains eux-mêmes qui n’hésitèrent pas à endosser le rôle de princes lettrés et savants. Ceci alla de pair avec une formalisation écrite de plus en plus poussée des usages et pratiques de l’Administration, lentement décantés en une véritable « coutume de l’État », dont la présentation la plus systématique fut offerte à la fin de notre période par le Mulakhkhas. Au sein de ce corpus administratif, la douane occupait une place majeure. Cette institution est mentionnée continûment au fil de nos quatre recueils et l’ensemble des documents qui la concernent présente une forte cohérence, qu’il s’agisse des comptes de revenus annuels ou des tarifs douaniers, des décrets réglant les procédures administratives ou des coutumes observées dans le contrôle de la navigation, des marchands et des biens. La seconde partie de l’étude (« Une ‘bienheureuse Administration’. Le grand commerce sous l’empire du fisc rasūlide ») s’attache à décrire le rôle des douanes (furda) du sultanat rasūlide, en se concentrant particulièrement sur la celle d’Aden. Les trois dimensions spatiale, économique et socio-politique de cette institution sont successivement examinées, afin de montrer sa position centrale dans la ville, dans les divers cycles des échanges et dans l’État. À Aden, les Rasūlides héritèrent d’un dispositif urbain déjà complexe qui concentrait les flux du commerce maritime au sein de la douane et établissait une césure nette entre la ville et son arrière-pays. Sans que cette organisation de la cité connaisse de bouleversement brutal au cours de la période rasūlide, certaines évolutions sont visibles entre le viie/xiiie et le ixe/xve siècle, notamment dans les lieux de résidence du pouvoir, descendus progressivement de leurs hauteurs pour s’établir dans la proximité immédiate du port et de ses échanges. Plus largement, l’identité même de la ville se transforma à cette période : l’affirmation de l’islam sunnite, manifesté par la multiplication des lieux de culte et de dévotion, fut inséparable de l’affirmation d’une nouvelle élite urbaine musulmane et du partage des fruits de la prospérité portuaire par le biais de la charité marchande. Au sein de la ville, la douane jouait un rôle complexe, comme le montre l’étude des archives fiscales et administratives. Si le noyau du système fiscal, constitué par les dîmes d’importation (‘ushūr) et hérité des dynasties précédentes, ne connut que peu de changements, l’Administration rasūlide ne se contenta à aucun moment d’être perceptrice et spectatrice passive devant la circulation des biens. En s’appuyant sur l’institution douanière, l’État se fit acheteur et vendeur, à des fins d’approvisionnement ou en vue de bénéfices lucratifs. Il s’immisça notamment dans les deux nouveaux cycles de l’échange apparus à Aden au tournant du vie-viie/xiie-xiiie siècle, en plus de l’antique cycle des épices : la « saison » de la garance et celle des chevaux, deux produits issus de l’intérieur du Yémen qui étaient exportés presque exclusivement vers l’Inde, pour partie au profit de l’État rasūlide. Bien que les revenus issus des douanes d’Aden et d’al-Shihr (Hadramawt) n’aient pas constitué la majorité des revenus de l’État rasūlide, tirés pour l’essentiel de la fiscalité foncière, les institutions portuaires furent amenées à jouer un rôle de plus en plus important au sein de l’Administration sultanienne. Cette croissance de l’appareil douanier se fit à l’ombre de la « justice » du sultan, qui contribua à définir les pratiques légitimes et acceptables, au premier rang desquelles se trouvait l’intervention directe de l’Administration dans les échanges et la codification des relations avec les marchands dans le cadre de la douane/furda. L’ascension des « marchands du sultan » à la fin du viiie/xive siècle et la promotion du matjar sultanien (en charge du commerce d’État), par-dessus même les autorités traditionnelles de la douane, s’inscrivit donc en rupture avec les pratiques du premier siècle rasūlide. Les intérêts de l’État se trouvèrent alors confondus avec ceux des plus grands des marchands, ce qui impliquait des transformations dans l’organisation des réseaux de commerce, à même de porter une plus forte concentration des échanges et des fortunes.

La troisième partie de notre étude (« La souveraineté partagée. Le sultanat rasūlide et le contrôle des réseaux de commerce ») éclaire la façon dont l’État rasūlide tenta de contrôler les différents réseaux de commerce, locaux, régionaux et transcontinentaux, qui parcouraient leur territoire et ses mers bordières. À l’intérieur du Yémen, les habitants des villes et des plaines disposaient de longue date d’un cadre approprié à leurs terroirs éclatés et à l’origine agraire de leur maigre fortune : les marchés hebdomadaires. Dominés par les normes coutumières, ces marchés ruraux restèrent longtemps imperméables tant aux préceptes de la loi révélée qu’aux instructions du prince ou de ses représentants. Les marchés complexes des villes étaient plus étroitement soumis à cette double norme étatique et religieuse. Pour l’État, les marchés des plus grandes centres urbains offraient surtout un rassemblement commode de la plupart des denrées nécessaires à l’approvisionnement des palais et des forteresses, comme l’éclaire tout particulièrement l’exemple de Zabīd. La réunion des provinces de la Tihāma et du Bas-Yémen sous une même souveraineté trouvait son expression la plus visible dans le transport et la concentration de denrées au profit du pouvoir depuis les principales villes et régions, Zabīd, Ta‘izz, Aden et le Mikhlāf. Ce faisant, les premiers sultans promurent un véritable réseau de commerce sultanien, suivant des itinéraires relativement sûrs et sommairement aménagés pour les voyageurs. L’intensification de la circulation des biens et des personnes favorisa l’enrichissement des élites urbaines, mais aussi des chefs profanes ou religieux de nombreux villages. La seconde moitié du viie/xiiie siècle fut sans conteste une période de prospérité pour les échanges entre les deux rives de la mer Rouge et du golfe d’Aden, menés par des marchands musulmans depuis les hauts-plateaux de l’Abyssinie jusqu’aux ports du Yémen via Zayla‘. Le pouvoir rasūlide chercha d’abord à s’assurer de la régularité et de la qualité de ses approvisionnements, en contrôlant les principaux points de passage maritime. Cette prétention rasūlide à inscrire les deux côtes dans son propre territoire se heurta toutefois dès le départ à de fortes résistances de la part des tribus du littoral. En dehors d’une présence régulière sur le rivage de Zabīd, le pouvoir investit en définitive très peu les marges maritimes de la Tihāma, laissant aux hommes de piété la tâche de marquer ce territoire de l’empreinte de la « sanctification ». Au niveau régional, le Hijāz et La Mekke représentèrent un enjeu autrement plus important pour le pouvoir sultanien. Devenue la protectrice des Lieux Saints dans les années qui suivirent la disparition du califat ‘abbāside de Bagdad, la dynastie rasūlide y maintint tout au long du viie/xiiie et du viiie/xive siècle son influence face aux prétentions mamlūkes. La spectaculaire capture du sultan al-Mujāhid par les Mamlūks lors de son pèlerinage en 751/1351 marqua un véritable tournant. À compter de cette date, le sultanat rasūlide se servit de la circulation des marchands entre les côtes du Yémen et Jidda comme d’un moyen de pression sur les émirs de ville sainte. Ce qui n’était au départ qu’un trafic régional saisonnier, dominé par les nécessités de l’approvisionnement mekkois, acquit ainsi un poids politique de plus en plus lourd. Au-delà des réseaux de commerce régionaux, la mer Rouge était aussi traversée par un itinéraire transmaritime qui unissait les côtes de l’Égypte au port d’Aden. Les almanachs rasūlides désignent clairement sous le nom de Kārim la saison de navigation et de commerce au cours de laquelle cet itinéraire était parcouru chaque année entre juillet et octobre. Nūr al-ma‘ārif montre en outre que l’État sultanien du Yémen eut, dès la seconde moitié du viie/xiiie siècle, pour principale préoccupation de contrôler la circulation des navires du Kārim, par l’intermédiaire d’une flotte marchande d’État. Cette domination rasūlide sur la navigation en mer Rouge, résultat d’un véritable compromis avec l’Empire mamlūk, se prolongea jusqu’au début du ixe/xve siècle. La stabilité de l’itinéraire ainsi que les faibles charges de la fiscalité à Aden ne furent pas étrangères à la prospérité de plus en plus visible de quelques familles de grands marchands, issus de l’aire syro-irakienne ou du Sa‘īd égyptien, qui ne ménagèrent pas leur soutien à la dynastie du Yémen. Les années 780/1380 constituèrent toutefois un véritable tournant dans l’organisation de ce réseau de grand commerce, plus étroitement concentré entre les mains de quelques « marchands du sultan » mamlūk ou rasūlide qui acquirent rapidement une position dominante non seulement dans les réseaux du Kārim, mais plus largement dans les nouveaux réseaux du grand commerce en mer Rouge centrés sur La Mekke. Face à l’Inde, le sultanat rasūlide poursuivit une active « politique océanique » à partir de la seconde moitié du viie/xiiie siècle. Le pouvoir rasūlide s’attira d’abord la reconnaissance d’un solide réseau de nākhūdhā, ces propriétaires de navire qui reliaient les côtes de l’Arabie à celles du subcontinent, fréquentaient le port d’Aden et occupaient parfois des positions importantes auprès des souverains hindous de l’Inde côtière. Le sultanat étendit ensuite son patronage aux communautés musulmanes qui échappaient alors à l’emprise du sultanat de Delhi, sans pour autant délaisser les ports de l’Inde du Sud, dont le commerce revêtait une dimension politique forte par le biais de la vente des chevaux. La conquête du port de Zafār (actuelle région du Dhofar en Oman) en 678/1279 renforça incontestablement la position des Rasūlides en leur permettant de contrôler plus étroitement l’ensemble des itinéraires conduisant à Aden. À compter de cette date, la maîtrise de l’État rasūlide sur tous les itinéraires qui conduisaient de l’océan Indien à la mer Rouge était totale : le Yémen et Aden étaient devenus des intermédiaires obligés pour les ambassadeurs, les navires et les marchands. Plus que l’extension du sultanat de Delhi à une grande partie des régions côtières de l’Inde, c’est l’apparition des sultanats régionaux du Gujarat au Bengale dans la seconde moitié du viiie/xive siècle qui remit en cause ce rôle du Yémen rasūlide : le pèlerinage et l’envoi d’aumônes à La Mekke devinrent pour les nouveaux maîtres musulmans de l’Inde une source primordiale de légitimité. La dégradation de la situation intérieure au Yémen, l’épuisement des ressources du sultanat et l’alourdissement des pressions sur les marchands à la fin du règne d’al-Nāsir Ahmad jetèrent le discrédit sur la place d’Aden. Sa position d’intermédiaire obligé entre la mer Rouge et l’océan Indien était obsolète. Elle devint insupportable. Le Nākhūdhā Ibrāhīm, après s’être assuré du soutien de la puissance mamlūke, n’eut guère de mal à convaincre la majorité de ses confrères de « dévier » avec lui vers Jidda. Si l’entrée dans la mer Rouge des navires de l’Inde brisa le caractère obligatoire de la rupture de charge à Aden, elle ne remit pas totalement en cause le rôle du port comme escale ou lieu de débarquement recherché par les navires de la mer Rouge et de l’océan Indien, comme le retour éphémère d’une partie des navires de l’Inde sous le sultanat d’al-Zāhir Yahyā dans les années 830/1430 le suggère. Avec la perte d’une grande partie des territoires du Yémen à partir de la seconde moitié du viiie/xive siècle, la fiscalité portuaire et le commerce d’État avaient constitué les derniers revenus du sultanat rasūlide. La fin du contrôle des réseaux de commerce précipita la chute de la dynastie, remplacée à partir de 858/1454 par une famille de cheikhs du Bas Yémen, les Banū Tāhir.

En conclusion, trois apports principaux peuvent être dégagés. Du point de vue de l’histoire yéménite, le moment rasūlide représenta une étape décisive dans le lent éveil de ce territoire à l’économie marchande et l’ouverture des régions du Bas-Yémen au grand commerce maritime. En élargissant notre perspective à l’ensemble du pourtour de l’océan Indien, il convient de souligner le rôle trop méconnu de la politique maritime des Rasūlides, qui contribua de façon efficace à l’essor conjoint du grand commerce et de l’islam, à une période capitale pour l’islamisation d’une grande partie de cette région. Enfin, le cas rasūlide invite à reconsidérer les relations entre l’État sultanien et les marchands, qui ne peuvent être vus comme deux catégories d’acteurs totalement séparés. Si le rôle de la douane comme institution intermédiaire entre le sultan et les marchands s’inscrit pleinement dans la constitution bureaucratique de l’État, l’expansion du matjar et le recours privilégié aux « marchands du sultan » suggère l’existence d’autres formes de croissance de l’État dans un contexte islamique médiéval, par la constitution de ce que l’on pourrait appeler un « État-réseau ». Sept annexes regroupent les instruments utiles à la lecture de la thèse (cartes, tables généalogiques, glossaires et bibliographies) et exposent les données principales du corpus (sommaires analytiques des recueils d’archives ; traduction des principaux textes administratifs et des tarifs douaniers d’Aden et d’al-Shihr ; tableau de données prosopographiques ; tableau de données numismatiques).