Les élites arabo-musulmanes dans le sud d’al-Andalus du Xe au XIIIe siècle : réseaux socio-économiques

Bachar Ghorbel

Bachar Ghorbel

Le sujet choisi se situe dans le cadre d’une étude socio-économique. Il traitera la catégorie sociale des notables, les élites, la khāssa durant une période un peu critique dans l’histoire d’al-Andalus, une période comprise entre le Xe siècle, moment où al-Andalus commence à nous livrer une riche production littéraire et où la société atteint son stade de maturité culturelle, et la fin du XIIIe siècle, moment de l’affaiblissement de ce qui demeure d’al-Andalus, l’émirat nasride de Grenade.

Jusqu’au Xe siècle, la khāssa était composée avant tout de patriciens de souche arabe, et, plus particulièrement, des personnes appartenant à la branche marwanide des Umayyades. Mais, très vite, l’ensemble des familles arabes dont une trace a été conservée dans les ouvrages biographiques ont rejoint les rangs de la khassâ. Ils se distinguèrent par leur appartenance à la noblesse du sang, suivant la théorie arabe du nasab. L’atout de l’appartenance à la branche Qurayshite et aux autres grandes branches d’origine arabe, avait-il continué à être, entre le Xe et le XIIIe siècle, un moyen d’ascension aux premiers rangs sociaux par excellence ? La fortune de quelques personnes non arabes, qu’elles soient berbères ou espagnoles convertis à l’islam (muwalladûn, c’est-à-dire autochtones convertis à l’islam) ou même esclavons, ne leur avait-elle pas permis d’accéder aux classes sociales les plus privilégiées voir même à l’entourage immédiat de la classe dirigeante ? Si, pour le cas des Qurayshites, leur fortune provenait essentiellement des pensions qui leur étaient régulièrement allouées sur la cassette particulière des princes umayyades, des revenus des domaines fonciers sans compter bien sûr le bénéfice d’exemptions fiscales, quelle était l’origine de la fortune des autres notables ? Pour rassurer leur fortune, les riches "bourgeois" n’avaient-ils pas cherché, par des alliances matrimoniales de faire pacte avec l’aristocratie dirigeante ? En récompense de leur soutien politique, les princes andalous n’avaient-ils pas essayé de procurer auprès des fuqahâ à ces élites une sorte de juridiction appropriée à leurs intérêts ?

Ce sont autant de questions liées aux élites andalouses ; leur fortune et le pouvoir dont elles jouissaient demeurent encore sans réponse « même partielle ». Un champ vaste et novateur s’ouvre en exploitant les sources, assez diversifiées dans ce sujet.

Aborder un tel sujet nécessite donc de revenir sur le problème complexe mais jamais vraiment abordé globalement, de la place dans la société urbaine des activités de ceux que l’on classe dans la catégories des élites : le schéma d’un système, tel qu’il est décrit par les auteurs arabes, où les activités de ces personnages sont exclusivement celles de leurs charges gouvernementales et/ou de leur aptitude intellectuelle, ne permet guère de comprendre un nombre important de mécanismes sociaux des villes d’al-Andalus. Ils apparaissent pourtant, par exemple dans les traités de hisba, comme des rouages essentiels des activités urbaines, institutionnelles, économiques et autres. C’est à ce stade que la lecture des sources peut conduire à réévaluer le lien entre ceux que nous classons dans la catégorie des élites urbaines, à cause de leur lien avec le pouvoir, dans un système classique de clientélisme, et à mieux comprendre le fonctionnement des sociétés urbaines des villes d’al-Andalus. Même si les sources nous conduisent dans une direction tout autre, suivie jusque là, la prise en compte des élites d’al-Andalus dans le cadre des activités urbaines, sociales et économiques en particulier, est une entreprise enrichissante pour aborder d’une autre façon la composition des sociétés des grandes villes d’al-Andalus.

Les ouvrages biographiques ou anthologiques ainsi que les sources juridiques nous permettent de retrouver la trace de la carrière de plusieurs de ces personnages et de percevoir la façon dont ils amassèrent, pour certains, une certaine fortune. De même, des traités d’agronomie montrent l’importance de la mise en valeur d’exploitations agricoles qui assurent des revenus substantiels : ainsi, la source de revenus des grands personnages de l’Etat musulman d’al-Andalus peut être un moyen de mieux comprendre et interpréter les circuits économiques d’al-Andalus et de comprendre le rapport des élites à l’argent.

Dans cette étude, les sources arabes sont diverses : elles varient entre des ouvrages purement historiques et géographiques, des ouvrages techniques comme les kutub al-kharāj et les livres d’administration ministérielle, les ouvrages de littérature juridique (traités de fiqh), les descriptions des voyageurs… L’ensemble le plus important est constitué des ouvrages biographiques (tabâqât) et dictionnaires, que complètent les traités de généalogie. A ce titre, les publications de l’onomasticon sont d’utiles outils de travail.

L’exploitation des chroniques espagnoles et des archives de la cathédrale de Tolède (concernant surtout le XIIe et le XIIIe siècles), de la Couronne d’Aragon (surtout pour l’histoire du règne Nasride de Grenade), l’archive générale de Simancas, peuvent nous permettre de dégager des informations concernant l’histoire socio-économique de l’Espagne musulmane.