Le lettré en Ifriqiya médiévale : étude de la RiHla de Tijani (fin 13ème – début 14ème siècle de l’ère chrétienne, fin 8ème – début 9ème siècle de l’Hégire)

Sébastien Garnier

[Sébastien Garnier->abounouwas@hotmail.com]
INALCO

Sous la co-direction de Mme Georgine AYOUB & M. Abdallah CHEIKH-MOUSSA, centre de Recherche Moyen-Orient et Méditerranée (CERMOM)

La RiHla de Tijani est la relation d’une campagne militaire hafside du début du 14ème siècle à laquelle participa l’auteur en tant que secrétaire du prince qui conduisait cette expédition et devait par la suite monter sur le trône de Tunis. Témoignage visuel et livresque de l’Ifriqiya du bas Moyen Age, c’est une source majeure pour les études historiques et, plus généralement, pour tout travail de sciences humaines touchant à cette région et à cette période.

Mon travail de DEA (La RiHla de Tijani, L’Ifriqiya vue par un lettré de l’administration hafside, au début du 14ème siècle de l’ère chrétienne, début du 8ème siècle de l’Hégire, 706-709 / 1306-1309) m’a permis de mettre à jour les grandes articulations du texte, et plus précisément d’identifier acteurs et enjeux de la RiHla. J’ai ainsi pu formuler l’hypothèse d’une lecture sur deux niveaux : le premier du côté de l’histoire, le second de celui du discours. Les limites de ce premier défrichage sont porteuses d’un certain nombre d’orientations, elles dessinent déjà le cadre de mes recherches futures. Commençons par le volume de mon corpus : plus de 400 pages, à quoi il convient d’ajouter l’importante richesse thématique et la complexité de la trame narrative. Mon mémoire n’a pu esquisser qu’une ébauche de réflexion, laissant bien des questions en suspens.

Je m’assigne trois objectifs dans le cadre de cette recherche : rendre compte du palimpseste que j’ai évoqué plus haut, travailler sur la ville de Tripoli et enfin déterminer dans quelle mesure il est possible de parler d’un réseau de lettrés en Ifriqiya orientale à cette époque.

Rendre compte d’une architecture sous-jacente

Il s’agit d’établir un canevas, c’est-à-dire un schéma des correspondances que l’on peut relever entre la disposition chronologique et l’argumentaire. En prenant appui sur les renvois et les fiches qui maillent le texte, il est possible de systématiserons ces interactions pour assigner des fonctions claires aux actants marqués du discours. Un important corpus poétique habite la relation tijanienne (près d’un tiers de l’ouvrage). En considérant que c’est là le lieu privilégié de l’auteur, son étude contribuera à cerner de plus près les codes qui se logent dans les vers, selon la séquence suivante : repérage, classification et analyse. Cette première partie vise à démontrer que l’auteur s’appréhende en priorité dans cette partie poétique au sein de laquelle il existe pleinement. Les éloges sont très nombreux, qu’il s’agisse de louer des puissants ou des lieux au moment de leur description. Le genre épistolaire est très présent dans ce corpus et c’est ce qui en fait, à nos yeux, un des intérêts majeurs. Il met en scène des personnages du clan de l’auteur. Le secrétaire se veut omniprésent, non dans ses actes, c’est en effet au chef de l’expédition qu’il incombe de prendre les décisions politiques et militaires, mais dans ses écrits. Cette articulation entre deux pouvoirs, celui du prince et celui du kAtib, nous amène sur le terrain de la problématique des rapports entre le savant et le politique, entre le maître de la cité et celui de la plume.

La ville de Tripoli en Libye

Cette partie est méthodologiquement une reprise de la démarche analytique que j’ai pu fournir sur les villes de l’Ifriqiya orientale côtière à partir des villes suivantes : Sousse, Sfax et Gabès. Deux données plaident en faveur d’un long développement sur ce lieu : son statut de « porte » au limes de l’Ifriqiya, qui pose la question de ses rapports à la HaDra de Tunis mais aussi à l’Egypte mamelouke, mais aussi les 70 pages sur l’organisation politico-culturelle de cette ville, témoignage unique et fruit des notes de l’auteur, lequel y a séjourné en compagnie de l’escorte princière pendant une année et demie. L’arrêt du convoi princier donne espace et matière pour dresser le portrait d’un microcosme intellectuel. Nous nous attacherons à identifier les acteurs de ce monde tels que nous le donne à voir Tijani, ainsi que les relations qui les unissent. C’est à partir de ce cas pratique que nous passerons à la troisième et dernière partie de notre thèse.

Peut-on en définitive parler d’un « réseau » de lettrés en Ifriqiya orientale ?

Qui sont ces hommes de savoir mentionnés ? Par-delà les interrogations sur leur identité et leur production, il nous importera de déterminer les lieux de formation de ces intellectuels, mais aussi la nature des rapports qu’ils entretiennent avec l’élite politique.