Éthique et spiritualité en islam : l’adab soufi

Appel à communication, deadline 31 janvier 2012

Éthique et spiritualité en islam : l’adab soufi Colloque - novembre 2012

Organisateurs : E. Feuillebois-Pierunek (Mondes iranien et indien), C. Mayeur-Jaouen (INaLCO, CERMOM) et L. Patrizi (Université d’Aix en Provence et Università di Napoli “L’Orientale)

Argumentaire

Selon certains chercheurs, dans son acception la plus ancienne, adab, refait sur le pluriel ādāb de dacb, “usage, habitude”, était un synonyme de sunna et s’appliquait à une norme pratique de conduite, à la fois louable et héritée des ancêtres. Chez les linguistes arabes, l’étymologie du terme renvoi à l’idée de l’“invitation au banquet” (macduba). Dans la poésie arabe préislamique, à côté de cette occurrence, on trouve aussi le sens d’“éducation” et de “punition”. Le sens de “norme” s’est toutefois développé au cours des premiers siècles de l’hégire : cette nouvelle acception correspondit probablement à la création littéraire des mawālī persans qui, comme Ibn al-Muqaffā’ (m. 757) cherchaient un équivalent à la notion persane de âyîn ; elle coïncidait aussi avec la constitution de l’école juridique shaficite dont le fondateur, l’imam Shaficī (m. 820), utilisa ce terme dans un sens normatif. Les usages de la cour abbasside, eux-mêmes inspirés de modèles byzantins et sassanides, influencèrent également le chatoiement sémantique du mot adab. Au sens éthique, adab en vint à désigner la bonne qualité d’âme, la bonne éducation, la courtoisie et l’urbanité. Au sens intellectuel, adab renvoie à la somme des connaissances profanes acquises par un musulman cultivé, ou à la culture générale requise pour exercer une fonction sociale précise. Le soufisme créa très vite son propre code de conduite idéale, un savoir-vivre spécifique se rattachant aux enseignements du Coran et à l’exemple du Prophète (hadīth et sunna). L’adab soufi correspondait à la nécessité pour les soufis de discipliner leur âme (adab al-nafs), de codifier les rapports entre maître et disciple (adab al-shayh) et de créer des règles pour la vie en communauté (adab al-suhba), ce qui aboutira finalement au développement d’institutions typiquement soufies (“couvent”, initiation, dhikr et retraite). Ces normes concernent aussi bien la vie de prière que les plus petits détails de la vie matérielle, car intériorité et extériorité (bātin wa ẓāhir) sont étroitement liées, et, de même que la noblesse de l’âme se révèle dans les actes de la vie quotidienne, la moindre entorse à la norme régissant un acte apparemment sans importance peut influer négativement sur la vie spirituelle. On cherchera à mieux cerner ce rapport entre adab et progrès spirituel en rassemblant les discours et les justifications des soufis par rapport à ce thème. Pour le soufi, mais aussi pour le pieux musulman, l’adab est un usage du monde extérieur qui façonne en retour le monde intérieur, éduque le corps, dompte l’âme charnelle et libère l’esprit, grâce à l’exemple du Prophète reproduit dans la personne même du cheikh. On ne peut aborder la question sans faire l’économie d’une réflexion sur des notions proches, telles que la muruwwa, la futuwwa et les aḫlāq – eux-mêmes façonnés par l’héritage grec. Réfléchir sur l’adab soufi, c’est aussi réfléchir sur l’éthique de l’Islam, présente dans le chiisme comme dans le sunnisme. Toute une littérature spécifique d’adab soufi s’est développée de longue date, avec ses auteurs majeurs d’époque médiévale. Des chapitres de manuels de soufisme (Junayd, Sarrāj, al-Makkī, al-Ḫarkūshī, Qushayrī, Hujwīrī, etc.) et des traités indépendants (Sulamī, les deux Suhrawardī, Kubrā, cAnsārī, etc.) lui sont consacrés. Cette littérature d’adab soufi a connu plusieurs étapes avec la rédaction des premiers manuels de soufisme au Xe siècle, le développement des confréries à partir des XIIe et XIIIe siècles, le succès du soufisme à l’époque mamelouke et dans l’Empire Ottoman. L’adab a été reformulé d’abord lors de la massification de ce qu’on a appelé le « néo-soufisme » au XVIIIe siècle, puis sous l’influence du réformisme musulman aux XIXe et XXe siècles. L’adab soufi s’identifie alors souvent à une voie spirituelle particulière ou à une confrérie. Nos sources et nos auteurs pourront donc venir aussi bien du monde arabe que du monde turco-iranien ou encore du monde indien ; ils pourront dater aussi bien de l’époque médiévale que de l’époque immédiatement contemporaine. Les relectures des auteurs médiévaux à différentes époques et par différents auteurs sont également à privilégier. Un regard anthropologique permettra également de confronter nos textes aux pratiques vécues des soufis. Nous proposons d’aborder l’adab soufi dans une dimension à la fois thématique et diachronique pour dégager les différents aspects de ce type de littérature et s’efforcer de reconstituer une histoire de l’adab soufi.

Les communications pourront s’inscrire dans l’un des trois axes suivants :

Adab et éthique, adab et ahlāq : L’éthique musulmane puise à plusieurs sources, la Sunna du Prophète bien sûr, mais aussi la sagesse persane elle-même tributaire du monde indien, et la sagesse grecque. Comme l’écrit Denis Gril, l’adab a un caractère de synthèse, car il suppose à la fois la connaissance et l’action. L’adab dirige alors en principe le croyant dans tous les actes de la vie quotidienne, « ce qui le mène de sa condition de simple croyant aux degrés ultimes de la réalisation spirituelle », ainsi que l’énonce Ibn cArabî. L’adab est alors un « facteur d’harmonie et d’équilibre ». Il sert donc à définir le parfait musulman ou l’homo islamicus, tout en ressemblant de près au savoir-vivre des non-musulmans vivant en terre d’islam. Nous chercherons à définir de plus près cette éthique musulmane soit en scrutant ses origines, soit par comparaison avec d’autres modèles ou interprétations du modèle, à différentes époques et dans différents milieux.

Les aspects techniques de l’adab soufi : La vie quotidienne : l’adab propose un difficile équilibre entre une certaine ascèse et les besoins élémentaires de l’homme (la nourriture, le sommeil, le vêtement, la vie sexuelle). Pour un certain nombre d’auteurs, l’adab est une question de maîtrise de soi, de son corps comme de son âme charnelle (nafs), dans une tonalité très fidèle au modèle prophétique et qui se pose en exemple à tout musulman. La vie spirituelle : l’interprétation des Piliers de l’islam, les pratiques spécifiquement soufies, telles que le dhikr, la halwa, le samāc, l’initiation, etc. donnent également lieu à des définitions et des règles constamment reformulées.

Adab et société : confréries, pouvoir, règles de vie commune Les règles d’adab permettent aux pieux soufis d’informer leurs relations avec leurs maîtres, leurs disciples et leurs compagnons, surtout lorsqu’ils pratiquent la vie en commun dans une hānqāh ou une zāwiya. Le développement des confréries et la visibilité sociale croissante du soufisme ont nécessité la définition de règles de vie en société qui s’ajoutent à la Sunna. Les relations entre le soufi et le prince ont donné lieu à des interprétations différentes de l’adab et de son usage politique. Enfin l’antinomisme de certains groupes soufis, comme les qalandars, constitue peut-être une réaction à une codification jugée artificielle.

Organisation : Eve Feuillebois-Pierunek (Université de la Sorbonne Nouvelle-Paris 3, Unité de recherche UMR 7528 “Mondes iranien et indien”), Catherine Mayeur-Jaouen (Institut National des Langues et Civilisations Orientales, Institut universitaire de France, CERMOM) et Luca Patrizi (Université d’Aix en Provence et Università di Napoli “L’Orientale”) réuniront les participants au Colloque « Ethique et spiritualité en islam : l’adab soufi » en novembre 2012 à Paris. Ce colloque sera organisé conjointement par l’Institut universitaire de France, l’Institut d’Études de l’Islam et des Sociétés du monde musulman (IISMM), l’UMR 7528 Mondes iranien et indien, l’INALCO - Centre de recherches sur le Moyen Orient et la Méditerranée (CERMOM) et le Centre d’études turques, ottomanes, balkaniques et centrasiatiques (CETOBaC).

Un atelier préparatoire réunira les organisateurs et certains des participants durant l’année universitaire 2011-2012 à raison d’une réunion mensuelle.

Les résumés en français et en anglais sont à rendre pour le 31 janvier 2012. Les communications en anglais ou en français devront être rédigées un mois avant le colloque, de façon à faciliter l’intercompréhension et les échanges lors du colloque lui-même. Les exposés oraux dureront une vingtaine de minutes. Les textes définitifs seront remis le 15 mai 2013 pour publication des actes du colloque.