Savoir médical et autorité religieuse en Islam / La construction de la figure du saint guérisseur

Deux Conférences de Fabrizio SPEZIALE, Mercredi 28 novembre 2007 14h-16h, ENS

Denise AIGLE (Directrice d’études à l’EPHE, section des sciences religieuses), accueillera dans le cadre de son séminaire, Fabrizio SPEZIALE, Professore incaricato à l’Istituto di Studi su Religioni e Culture’ della Pontificia Università Gregoriana, Rome et Chercheur associé à l’Institut français de recherche en Iran.

ATTENTION : les lieux habituels sont modifiés en raison des grèves estudiantines !! :
Mercredi 28 novembre 2007
ENS, 45, rue d’Ulm (salle 7)

1ère conférence : 14h-16h

Savoir médical et autorité religieuse en Islam : Réflexions sur la reconstruction orientaliste de l’histoire des sciences islamiques

Présentation :

Les travaux sur l’histoire de la médecine arabe par les “Orientalistes” ont enraciné l’idée que l’époque moderne est une période de déclin rapide qui est caractérisée par des productions de second plan qui ne sont que des copies stériles de classiques arabes écrits avant le XIIIe siècle, comme le Qānūn d’Avicenne, c’est-à-dire les classiques arabes qui eurent une grande résonance dans le monde latin également. À l’origine de l’“idéologie du déclin”, forgée par les Orientalistes, il aurait existé le mythe d’un “âge d’or” de la médecine islamique, dont la fin coïnciderait avec la destruction du califat abbasside par les Mongols au XIIIe siècle. La théorie du déclin est évidemment liée au fait que, du XIe-XIIe siècles, la doctrine galénique fut réintroduite dans l’Occident médiéval à travers les traductions des œuvres arabes en latin, conduisant à penser que c’est dorénavant l’Occident qui est à la tête du progrès scientifique. Une thèse souvent soutenue pour expliquer le déclin de la tradition galénique dans le monde islamique après le XIIIe siècle est à attribuer à l’influence croissante des forces religieuses et des tendances anti-rationnelles du mysticisme. Les modèles et la chronologie utilisés par les historiens de la médecine arabe sont-elles adéquates au contexte indo-persane ou, diversement, faut-il repenser certains des dogmes de la reconstruction orientaliste des sciences islamiques afin de déchiffrer la production littéraire indo-persane ? L’analyse des sources paraît indiquer que certains axiomes de la vision orientaliste n’offrent pas un cadre satisfaisant pour comprendre les altérités du milieu indo-persan, à commencer par la thèse de l’influence obscurantiste du mysticisme et celle de l’hégémonie absolue du classicisme arabe sur la production littéraire d’époque moderne.

2e conférence : 16h-18h30

La construction de la figure du saint guérisseur dans la littérature hagiographique indo-persane

Narrations, remèdes et interprétations de la maladie et de la guérison sont des sujets qui reviennent dans tous les genres littéraires du soufisme indien. Les malfuzāt, ou ‘discours’ spirituels des saints, sont le genre littéraire soufi probablement le plus typique de l’Inde. Les malfuzāt donnent des narrations circonstanciées des ‘assemblées’ (ou leçons) au cours desquelles les maîtres instruisaient les disciples, répondaient à leurs questions et recevaient les visiteurs. Ces fresques de la vie quotidienne des dargāh (sanctuaires) indiens témoignent comment les soufis étaient consultés par des personnes souffrantes de tous types de problèmes et de nécessités. Ces récits offrent d’innombrables descriptions de la fonction thérapeutique des saints. Certaines œuvres apocryphes, avec leur emphase sur les pouvoirs miraculeux des soufis, eurent une circulation analogue à celle des malfuzāt authentiques. Les discours authentiques, les faux et les biographies (tadhkirāt) des saints sont à la source de la construction imaginaire du saint soufi thérapeute. Ils ont forgé une figure littéraire qui se fixa dans l’imaginaire populaire indien. Ces textes témoignent que les symboles du pouvoir thérapeutique étaient traités comme signes de la manifestation de l’autorité spirituelle de soufis vivants et morts, et de la construction de cette image. Cela servait aussi à la démonstration de la supériorité de l’autorité spirituelle sur celle simplement religieuse, comme dans le cas des récits, réels ou créés, des ‘ulamā’ qui furent guéris ou sauvés par des saints.